Vaincre la pauvreté par les pauvres

Besahona
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alt   Droit d’espérer « une vie meilleure »

Lorsqu’il s’agit de Madagascar, le quotidien est synonyme de besogne. Même le dimanche, le seul jour supposé de repos, est rythmé par le culte et les préparatifs culinaires.

Comment alors expliquer qu’un peuple qui travaille à longueur de journée toute l’année durant, vit-il aussi difficilement?

Si la question est ainsi posée simplement, le champ exploré à la recherche d’une réponse ne serait-ce que partielle est d’une complexité angoissante.

En 1987, Madame Ramanandraibe Lucile a fait le constat suivant : « Il est clairement établi que le régime marxiste instauré en 1975 par le président D.Ratrsiraka est synonyme de misère… ».

Vingt ans après, force de reconnaître qu’à côté des vitrines soigneusement garnies de la capitale, et des autres grandes villes, les malgaches restent aussi miséreux. Soixante-dix pour cent de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.

Pour ceux ou celles qui ont appris l’histoire de Cuba ou qui ont lu Jean Pierre Clerc, il est aisé de faire le parallèle de la situation de Madagascar d’aujourd’hui à celle de Cuba en 1952.

« Batista est le dictateur de Cuba à partir de mars 1952. Fils d’un simple paysan, il quitta l’école à l’âge de 13 ans pour devenir apprenti couturier. Élu président en 1940, il introduisit une Constitution modelée sur celle des Etats-Unis…

En 1952, prenant le pouvoir par un coup d'État, il se proclama président. Son mandat fut renouvelé en 1954 après des élections truquées et il établit dès lors sa dictature.

Les voitures de luxe parcouraient les grandes villes tandis qu'à la campagne régnait une horrible misère. Le dictateur montra de plus en plus un goût boulimique pour l’argent et pour le luxe. Il mit sur écoute ses adversaires politiques. Chassé du pouvoir, Batista le dictateur s’est enfui, les poches pleines d’or… »

Cette histoire se termine comme certains contes satiriques malgaches.

En 1947, lors de son discours au sein de l’Assemblée nationale française, alors que Madagascar était encore une colonie, Monsieur Raseta avait déclaré : « …l’Indépendance malgache veut dire reconnaissance et affirmation d’une personnalité et d’une entité malgache. Elle est la paix et la possibilité d’une vie meilleure, exempte de peur et de contrainte ».

Treize ans après, l’Indépendance Malgache fut déclarée. Le peuple malgache était enfin en droit d’espérer « une vie meilleure ». Pendant dix ans les comptes de la nation étaient équilibrés, la production industrielle a notablement progressé. Seulement il manquait une chose : l’affirmation d’une personnalité et d’une entité malgache. Le Président Tsiranana était perçu comme l’homme au service du colonialisme. La position dominante des étrangers était mal acceptée par la jeunesse malgache. Les élections étaient truquées et la démocratie était suspecte. Ce qui, inévitablement a entraîné les mouvements de révolte de 1971, suivis des événements de protestation de 1972.

 

Une entité malgache reconnue

Dans la chartre de la révolution socialiste malgache adopté par référendum en décembre 1975, Monsieur Ratsiraka a écrit : « Nous n’avons qu’un choix : être ou disparaître. Nous avons choisi d’être dans l’indépendance, la liberté, la dignité, la justice et la paix. Quoi qu’il nous en coûte ».

Par la suite le peuple malgache a payé au prix fort la politique née de cette affirmation.

Et pourtant les malgaches n’ont guère baissé les bras. Ils sont toujours aussi durs à la besogne. Ils continuent à croire en Dieu bien sûr, mais aussi à la fameuse expression « la roue tourne ».

En tournant, la roue a laissé tout le monde en marge, sauf un homme. Un homme d’affaires, qui a su naviguer habilement en eau trouble durant la période dure du marxisme. Un homme qui s’est pris pour le messie que lorsqu’il s’adresse aux Malgaches il fait sienne la parole de Jésus : « Aza matahotra, minoa fotsiny ihany » (Ne crains pas, crois seulement) Marc(5-36).

Dans un style très prophétique, il expose ce qu’il appelle « sa Vision » : « Madagascar sera une économie émergente avec une compétitivité maximisée vers 2020. Notre environnement sera protégé et utilisé d’une manière rationnelle et responsable pour promouvoir notre développement. Le peuple malgache, tant en milieu rural qu’urbain, sera en bonne santé et bien éduqué … »

Devant une telle « vision d’esprit » on est en droit de se demander si cette projection de Madagascar est un résultat d’une volonté politique ou l’œuvre des puissances surnaturelles ?

« Ne crains pas, crois seulement » s’adressera-t-il aux Malgaches alors que devant la communauté internationale il dira : «Je vous demande de définir avec nous les objectifs, les actions, et les investissements ».

Ainsi défini, à qui profiteraient les actions ?

Lorsqu’on dit, « Tiako i Madagasikara » (J’aime Madagascar) comprendrait-on j’aime le peuple de Madagascar ou j'aime mon jardin ?

« Le peuple malgache sera en bonne santé et bien éduqué ». Est-ce bien des citoyens ce dont-il s’agit ou des domestiques ? Et pire encore, les grands propriétaires américains des champs de coton des années 1820 diraient autant de leurs esclaves (The Old Plantation).

Madagascar et la totalité de sa richesse serait-il devenu la propriété d'une personne que le peuple entier doit servir royalement ou continuera-t-Il d'exister en tant qu’héritage riche en histoire dont le mérite revient au peuple malgache ?

Reconnu par l’Union Africaine en janvier 2003, ce pouvoir s’est engagé sur la continuation de la DSRP (Dossier stratégique de la réduction de la pauvreté) c’est-à-dire

 

Bonne gouvernance ou autoritarisme ?

Nombreux sont ceux qui s’accordent à ne rien faire d’autre que respecter la Constitution. Seulement aurait-on oublié qu’aucun espace de parole n’est actuellement accordé aux critiques du pouvoir ? Lorsque dans un pays, les gens commencent à chuchoter dès qu’il s’agit de parler du régime en place, c’est que l’absolutisme commence à frapper à la porte.

Une « bonne gouvernance », si on se réfère à la démocratie, impose la reconnaissance de la défaite par les urnes. Or dans la commune d’Antananarivo, c’est loin d’être le cas.

On y observe :

Une bonne gouvernance, c’est également la transparence de la gestion des patrimoines nationaux. Or, combien de Malgaches connaissent aujourd’hui, quand, comment et sous quelle procédure, la société d’Etat SOAVOANIO transformée en Société Anonyme en 1995 dont l’Etat détenait encore 78% du capital jusqu’en 2007, fut absorbée par le groupe « TIKO » ?

Une bonne gouvernance c’est aussi la communication de la démarche méthodologique qui précède l’élaboration du « Plan d’action pour Madagascar ». Or aucune consultation nationale approfondie n’a été organisée pour fixer les objectifs. Seules quelques rencontres appelées « Dialogue présidentiel » ont eu lieu à l’Institut de Leadership d’Iavoloha pour entériner des engagements peut-être même non souhaités par la population.

 

Lutte ou institution de la corruption ?

La vie quotidienne à Madagascar est rythmée par la corruption. Celui ou celle qui peut achever ses démarches administratives ou sortir indemne d’un simple contrôle routier sans avoir à ouvrir son porte-monnaie est vraiment chanceux.

Mise en œuvre par l'état du Document Stratégique pour la Réduction de la Pauvreté (DSRP), le Bureau Indépendant Anti-Corruption (BIANCO) est créé par le décret 2004-937 du 05 Octobre 2004. Le Bureau a été officiellement mis en place le 28 octobre 2004, date de prestation de serment du Directeur Général suivie de celle du personnel le 04 novembre 2004 au Palais de Justice à Anosy Antananarivo.

Selon un haut responsable, le BIANCO a pour mission de "lutter contre la corruption par l'application effective des lois, l'éducation et la prévention pour que Madagascar devienne une référence en matière de probité, d'équité et de prospérité à l'horizon 2015".

Toutefois, le doute plane quant à son efficacité. On est en 2009 et bientôt il faudrait étudier la manière de contrôler le BIANCO lui-même.

 

Une croissance économique à base patronale très réduite

Le 06 février 2009, l’Ambassadeur des USA à Madagascar « regrettait la confusion entre intérêt personnel et intérêt de l’Etat ».

Tous les secteurs économiques du pays sont aujourd’hui sous la mainmise d’une seule personne.

De l’engagement de bonne figure sur « la promotion d’une croissance économique à base sociale très élargie » il n’en reste plus rien. D’ailleurs ce terme a totalement disparu de la vision « Madagascar naturellement ». Dans cette vision, qui est d’ailleurs une vision d’esprit, on ne rencontre aucun objectif clair sur l’amélioration des conditions de la population vivant dans la misère. On peut lire un petit rappel sur les objectifs de base du DSRP en page 9, puis plus rien. Il est évident qu’il y a là une indifférence totale face à la lutte contre la misère de la population.

Pourtant, lors de son autopraclamation, donc enfreindre la Constitution, en février 2002, il a prêté le serment qui, d’ailleurs il aurait pu également outrepasser. Ce serment est le suivant :

" Eto anatrehan’Andriamanitra Andriananahary sy ny Firenena ary ny Vahoaka, mianiana aho fa hanantanteraka an - tsakany sy an - davany ary amim - pahamarinana ny andraikitra lehibe maha - Filohan’ny Fanjakana Malagasy ahy. Mianiana aho fa hampiasa ny fahefana natolotra ahy ary hanokana ny heriko rehetra hiarovana sy hanamafisana ny firaisam- pirenena sy ny zon’olombelona. Mianiana aho fa hanaja sy hitandrina toy ny anakandriamaso ny Lalàmpanorenana sy ny lalàm-panjakana, hikatsaka hatrany ny soa ho an’ny Vahoaka malagasy tsy ankanavaka ".

Le contenu de ce serment, imposé par l’article 48 de la Constitution, est la base maîtresse de la société malgache. Il s’impose naturellement comme point de départ pour toute réflexion cherchant à promouvoir le train de vie des malgaches.

Or depuis 2004, on observe un dédain accru à l’égard de la population.

Comment peut-on :

 

Le malaise est profond.

Madagascar semble être condamné à être gouverné par l’Orgueil et la Vanité. Ce qui est paradoxal, quand on sait que dans sa majorité les malgaches rejettent la vantardise. Ils sont plus pour l’humilité souriante.

En janvier 2009, de violentes émeutes secouent tout le territoire national. Des magasins ont été pillés puis brûlés. Ces violences ont entraîné la mort d’une centaine de personnes. Elles étaient affamées et ne contrôlaient pas leur pulsion.

Le 07 février 2009, les partisans du maire de la capitale manifestent contre la politique du président et partent à l’assaut du palais d'Etat d'Ambohitsorohitra. Sans sommation, les gardes présidentielles ouvrent le feu sur les manifestants entraînant la mort de dizaines de personnes.

Encore une fois un fougueux crâneur cherche à gouverner les malgaches. Et encore une fois, nombreux ceux qui semblent confier leur destin entre les mains d’un outrecuidant.

En même temps, plusieurs hommes politiques ayant osé critiquer modérément le régime en place, croupissent dans les prisons moyenâgeuses de Madagascar.

On est donc en droit de se poser des questions.

Néanmoins, il existe des millions de Malgaches silencieux, exclus volontairement du débat politique certes, mais qui constituent une source fiable et inépuisable d’idées de progrès, « Cette continuité historique permettant à chaque génération nouvelle d’avoir pour point de départ ce qui a été péniblement acquis par les générations antérieures » (Pascal).

Puisque l’Identité malgache est affirmée, puisque Madagascar est une Nation indépendante, le peuple malgache est en droit enfin d’exiger une vie meilleure. Cette vie meilleure est bien sûre différente d’être en bonne santé et bien éduqué. L’amélioration du quotidien des malgaches doit être le point central de tous les débats politiques. Et c’est ainsi qu’on parviendra à promouvoir le développement du pays dans son contexte environnemental pérenne.

 

Des hommes et des femmes qui souffrent

A Madagascar, la pauvreté est un phénomène réel : 70% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.

Est considéré comme pauvre tout individu dont « les ressources sont insuffisantes pour consommer, en plus des produits non alimentaires indispensables, une ration alimentaire de 2133 calories par jour, le minimum nécessaire pour entretenir une vie normale et active ».

Sur cette base, en 2001, le seuil de pauvreté à Madagascar a été estimé à 988 600 francs malgaches (Fmg) par individu par an.

Lorsqu’on lit le MAP, on a l’impression de se trouver devant un devoir d’école qui s’emploie à satisfaire le maître. Il a été élaboré principalement pour répondre aux exigences des bailleurs de fonds.

« Nous sommes déterminés à tenir nos engagements définis dans le MAP. Nous redoublerons d’efforts pour devenir un pays pilote, car d’autres pays en développement n’ont pu jusqu’à ce jour atteindre ces objectifs… »

Il semble important de devenir un pays pilote. Et le devenir des pauvres malgaches alors ?

Un jeune instituteur nouvellement diplômé dont la curiosité l’a amené à lire le MAP s’est posé la question suivante : si le seuil de pauvreté mesuré en 2001 à Madagascar est estimé à 988 600 fmg, à combien l’estime-t-on en 2008 ? Y aurait-il un lien direct avec le SMIC de 300 000 fmg (60 000 Ariary) de ce jour ?

 

Vaincre la pauvreté par les pauvres

Quand j’essaie de rentrer en contact avec les pauvres, je n’essaie pas de penser comme eux, je suis l’un d’eux. (Ph. Salany)

Un jeune père de famille, fier d’avoir voté contre Ratsiraka en 2001, avait arrêté de s’intéresser aux élections car disait-il, depuis 2006, son salaire ne lui permet plus de satisfaire ses besoins élémentaires. Et lorsqu’on l’interroge sur ce qu’il entend par « ses besoins élémentaires » il cite : l’alimentation, l’habillement et les frais de scolarité de ses trois filles. Alors ajouta-t-il « la politique c’est pour ceux qui mangent trois fois par jour et moi, seule la nourriture me préoccupe ».

Les produits alimentaires de base sont hors de prix dit un quinquagénaire. De toute façon reprit-il, « le monde change, les gens changent, tout change sauf notre misère. Avant quand on avait le ventre vide, on se sentait moins frustré car les vitrines étaient également vides. Aujourd’hui, lorsqu’on frappe à l’improviste chez un cousin, il vous demande pourquoi ne pas l’avoir téléphoné avant. En ce moment là on se sent vraiment démuni et pauvre car on est incapable de subvenir aux besoins les plus élémentaires : la nourriture et la convivialité ».

Ainsi la perception de la pauvreté par les pauvres s’écarte parfois de la définition donnée par ceux qui ont élaboré le DSRP.

Le MAP (Madagascar Action Plan) défend un changement profond de la mentalité, jusqu’à faire comprendre aux Malgaches que le « Fihavanana » (le sens de la solidarité) est une des cause de la pauvreté. Il parait qu’il freine les initiatives personnelles et tue l’esprit d’entreprendre.

Pour vaincre la pauvreté à Madagascar, il faut commencer par une démarche prospective qui vise à valoriser ce qui constitue le fondement même de la société malgache c’est-à-dire le sens de la solidarité ( Fihavanana ) pour ensuite vulgariser les aspects concrets des actions qui marquent une volonté d’aboutir à des résultats tangibles d’un développement socio-économique durable.

Il se trouve que, c’est chez les pauvres qui sont majoritaires à Madagascar que cette valeur perdure.

 

 

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